La Traversée
En voulant m’extirper de l’entrepont, je trébuchai sur la dernière marche. Je tendis la main vers la rambarde pour me rattraper, mais ma paume glissa sur le bois mouillé et je m’écrasai sur le pont. Le sel s’infiltra dans les gerçures de mes mains. La douleur me tirailla aussitôt jusqu’aux coudes.
- Hé, oh! Si tu veux mourir, fais-le de l’autre côté, me railla une grosse voix.
Je levai la tête. Le Morleadr à la barre regardait l’horizon, un sourire sur les lèvres.
- Si tu tombes de ce côté, tu vas te prendre dans nos lignes.
Je me redressai sur les genoux et me penchai par-dessus le bastingage. Les cordes filaient le long de la coque pour disparaître dans les eaux.
- Je me disais justement que c’était de magnifiques lignes pour mourir, dis-je en me relevant.
Le Morleadr lâcha un rire bref et reporta son attention sur la mer.
Je serrai les poings pour essayer de chasser la brûlure du sel.
À l’extérieur, le vent était glacial. Le froid s’était insinué partout. Dans l’air, dans l’eau noire qui cognait contre la coque, dans les cordes raidies par le gel et jusque dans les moindres fissures du bateau. Même sous les vêtements, il se faufilait au travers les coutures pour venir mordre la peau.
J’avais quitté l’Arpentia en pensant laisser derrière moi une vie sans promesse. Plus le temps passait, plus je me disais que la seule chose que j’avais laissée derrière, c’était le confort de mon corps.
Pour la dixième fois, je resserrai la couverture autour de mes épaules. Comme les neuf auparavant, je me demandai si mes bras existaient encore, à force de ne plus les sentir bouger.
Ceux qui aiment l’hiver ne l’ont jamais passé sur un bateau. La neige est belle quand on la regarde tomber doucement par une fenêtre. Beaucoup moins quand elle nous lacère le visage pendant qu’on fend la tempête à pleines voiles.
Bien entendu, les Morleadrs nous avaient avertis. La traversée allait être insoutenable : le pain durcirait, l’eau gèlerait au fond des barils, le poisson salé enflammerait les lèvres gercées par le froid. Et l’humidité… l’humidité serait partout, dans chaque maille, chaque tissu. On nous avait dit que la plupart ne tiendrait pas jusqu’à l’autre rive.
Mais personne ne traversait la mer jusqu’à l’autre continent et les rares marchands qui le faisaient, exigeaient une fortune. Quel autre choix avions-nous?
Et de fait, ils s’étaient trompés. Nous n’étions plus qu’à quelques heures de Noblefort et de tout ceux qui étaient montés à bord, un seul ne verrait pas l’autre rive. Le froid n’y était pour rien.
La suite dans une prochaine aventure…
La Traversée
En voulant m’extirper de l’entrepont, je trébuchai sur la dernière marche. Je tendis la main vers la rambarde pour me rattraper, mais ma paume glissa sur le bois mouillé et je m’écrasai sur le pont. Le sel s’infiltra dans les gerçures de mes mains. La douleur me tirailla aussitôt jusqu’aux coudes.
- Hé, oh! Si tu veux mourir, fais-le de l’autre côté, me railla une grosse voix.
Je levai la tête. Le Morleadr à la barre regardait l’horizon, un sourire sur les lèvres.
- Si tu tombes de ce côté, tu vas te prendre dans nos lignes.
Je me redressai sur les genoux et me penchai par-dessus le bastingage. Les cordes filaient le long de la coque pour disparaître dans les eaux.
- Je me disais justement que c’était de magnifiques lignes pour mourir, dis-je en me relevant.
Le Morleadr lâcha un rire bref et reporta son attention sur la mer.
Je serrai les poings pour essayer de chasser la brûlure du sel.
À l’extérieur, le vent était glacial. Le froid s’était insinué partout. Dans l’air, dans l’eau noire qui cognait contre la coque, dans les cordes raidies par le gel et jusque dans les moindres fissures du bateau. Même sous les vêtements, il se faufilait au travers les coutures pour venir mordre la peau.
J’avais quitté l’Arpentia en pensant laisser derrière moi une vie sans promesse. Plus le temps passait, plus je me disais que la seule chose que j’avais laissée derrière, c’était le confort de mon corps.
Pour la dixième fois, je resserrai la couverture autour de mes épaules. Comme les neuf auparavant, je me demandai si mes bras existaient encore, à force de ne plus les sentir bouger.
Ceux qui aiment l’hiver ne l’ont jamais passé sur un bateau. La neige est belle quand on la regarde tomber doucement par une fenêtre. Beaucoup moins quand elle nous lacère le visage pendant qu’on fend la tempête à pleines voiles.
Bien entendu, les Morleadrs nous avaient avertis. La traversée allait être insoutenable : le pain durcirait, l’eau gèlerait au fond des barils, le poisson salé enflammerait les lèvres gercées par le froid. Et l’humidité… l’humidité serait partout, dans chaque maille, chaque tissu. On nous avait dit que la plupart ne tiendrait pas jusqu’à l’autre rive.
Mais personne ne traversait la mer jusqu’à l’autre continent et les rares marchands qui le faisaient, exigeaient une fortune. Quel autre choix avions-nous?
Et de fait, ils s’étaient trompés. Nous n’étions plus qu’à quelques heures de Noblefort et de tout ceux qui étaient montés à bord, un seul ne verrait pas l’autre rive. Le froid n’y était pour rien.